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Présentation des pays II-Gabon

Présentation des pays II-Gabon

Cadre politique, social et économique


SITUÉ SUR LA CÔTE OUEST de l’Afrique Centrale, le Gabon couvre une surface de 268 000 m2. Les forêts couvrent environ 220 000 km2.1 La population de 1,2 million d’habitants du Gabon est principalement urbaine (73 %).2 Presque un tiers de la population vit dans la capitale, Libreville.3 En conséquence, le pourcentage de la population qui dépend directement de la forêt pour survivre est relativement faible. En raison de sa faible population et de ses vastes étendues de forêts primaires, le Gabon est souvent décrit comme un pays où la production durable de bois sur le long-terme serait une possibilité. Cependant, la mauvaise gestion financière de l’économie, les faiblesses de la politique forestière et des pratiques actuelles ainsi que les impacts sociaux et environnementaux négatifs des activités d’exploitation forestière tels qu’ils ont été démontrés récemment au niveau local (voir encadré, pages 50-52) remettent tous en cause la mesure dans laquelle l’exploitation industrielle de la forêt telle qu’elle est pratiquée actuellement pourra non seulement être durable d’un point de vue écologique, mais aussi permettre de lutter contre la pauvreté et apporter un développement durable à la population du Gabon.

L’économie du Gabon est fortement dépendante de l’extraction des ressources naturelles pour les marchés d’exportation. Les principaux secteurs sont le pétrole, le bois et le manganèse, le pétrole étant le secteur prédominant. Cette dépendance rend l’économie du Gabon vulnérable aux facteurs extérieurs tels que la baisse du prix du pétrole sur le marché mondial et la crise économique asiatique, deux événements qui ont plongé le pays dans la crise financière en 1998 et entraîné un accroissement du taux de chômage, surtout parmi les jeunes, et une augmentation de la pauvreté.4

Jusqu’à la découverte des gisements de pétrole au début des années 1970, l’économie du Gabon était largement dépendante des forêts, qui contribuaient à 75 % des revenus d’exportation. La découverte du pétrole a déclenché un exode rural, les gens allant vivre dans les villes à la recherche d’un emploi et d’argent. En 1995, le pétrole représentait 40 % du PIB, 80 % des exportations et 60 % des revenus du gouvernement.5 Le Gabon a le PNB par habitant le plus élevé d’Afrique (4 230 dollars en 19976) mais les revenus du pétrole ne se traduisent pas par un niveau de vie plus élevé pour la majorité de la population, qui reste pauvre, tandis que seule une petite élite bénéficie de ces revenus pétroliers.7 Le Gabon a une dette extérieure importante et qui continue à augmenter, estimée à 472 milliards de francs CFA (614 millions de dollars) à la fin de l’année 1999 et à 604 milliards de francs CFA (785 millions de dollars ) à la fin du mois de juin 2000.8 Le pays a eu des problèmes considérables pour rembourser le FMI et les autres créanciers comme la France.9 En tant que pays à revenu moyen, le Gabon ne peut pas bénéficier d’un allègement de dette dans le cadre de l’initiative PPTE, même si le pays a des dettes non remboursables considérables et si la Banque mondiale admet que ses indicateurs de pauvreté sont comparables à ceux du reste de l’Afrique.10 Le FMI et la Banque mondiale encouragent une réforme macro-économique, au centre de laquelle se trouvent la promotion des secteurs non-pétroliers de l’économie, la privatisation et la réforme du service public.

Le Gabon a obtenu son indépendance vis-à-vis de la France en 1960 mais des liens étroits avec l’ancien pouvoir colonial restaient assurés grâce à une série d’accords de coopération. Le chef de l’Etat de longue date, le Président Omar Bongo, est au pouvoir depuis 1967, d’abord comme successeur désigné du premier président du pays et, depuis 1990, sous mandat démocratique. Il a continué à être ami de la France et a arbitré des disputes dans d’autres pays d’Afrique, y compris au Congo (Brazzaville). Il a cependant été impliqué dans des transactions financières suspectes. Il aurait reçu des paiements secrets d’Elf, la principale société pétrolière opérant dans le pays. En 1999, un sous-comité du Sénat des Etats-Unis chargé des questions de blanchiment d’argent et de corruption s’est vu présenté des preuves que Bongo avait transféré 130 millions de dollars sur un compte en banque personnel à New York.11

La Société Nationale des Bois du Gabon


La Société Nationale des Bois du Gabon (SNBG) a le monopole de la commercialisation de l’Okoumé et de l’Ozigo et collecte les taxes à l’exportation pour le gouvernement. Créée en 1976, la SNBG est une organisation semi-publique, détenue à 51 % par l’Etat et à 49 % par des sociétés étrangères.13

Ses fonctions comprennent le contrôle des prix, de la qualité et du marketing de l’Okoumé et de l’Ozigo. Pour chaque société, elle fixe des quotas pour ces essences basés sur le volume total produit l’année précédente. La SNBG achète la production nationale d’Okoumé et d’Ozigo à un prix fixe, puis la revend dans le pays ou à l’étranger, en touchant une commission de 7 à 10 %. De plus, elle collecte les taxes d’exportations de l’Etat qui s’élèvent à 11 % (droits et taxes de sortie).14

En 1998, en raison de la crise économique asiatique et de la baisse correspondante de la demande de grumes gabonaises, la SNBG a en réalité fait faillite et n’a pas pu payer les sociétés d’exploitation forestière. Elle a temporairement suspendu son monopole, permettant ainsi aux producteurs de négocier directement avec les acheteurs. En 1999, l’Agence française de développement (AFD) a été sollicitée pour financer la restructuration de la dette envers les producteurs. L’AFD a accepté à condition de pouvoir mener un audit de la SNBG.15 En 1999, une visite de la SNBG en Asie aurait conduit à la signature d’un accord début 2000 entre la SNBG et la société chinoise Shandong Huasheng pour la livraison de 150 000 m3 de grumes d’Okoumé par mois.16 En février 2000, l’Union française de l’Industrie du Bois (UIB) a interrogé la SNBG sur la baisse de la qualité et l’augmentation des prix des grumes. Le directeur de la SNBG a identifié 3 raisons du déclin de la qualité : l’augmentation de la vente directe de grumes de qualité aux marchés asiatiques, l’augmentation de la transformation domestique et la diminution de la disponibilité de grumes de qualité venant des forêts gabonaises.17

Dans le cadre du programme de privatisation du Gabon requis par le FMI et le Programme d’ajustement structurel du pays, la SNBG est devenue une des parties principales dans le consortium qui a repris la gestion du chemin de fer Transgabonais. Les autres membres du consortium comprennent l’agence de développement allemande, DEG, et les sociétés forestières telles que la société française Thanry (voir page 63). Le chemin de fer Transgabonais, long de 649 kilomètres, est l’une des voies de transport principales du pays, reliant Franceville dans l’est à Owendo (le port près de la capitale Libreville) à l’ouest, en passant par Lastoursville et Ndjolé. Près de 28 % du transport de marchandises est composé de grumes.18

Politique forestière et mise en oeuvre

Le secteur forestier est la deuxième source de devises étrangères après le pétrole et représentait 15 % des exportations en 1995.12 Comme ses voisins du Bassin du Congo, le gouvernement gabonais et les bailleurs de fonds internationaux considèrent l’exploitation du bois comme essentielle au développement macro-économique du pays. Cette politique conduit à une augmentation rapide de l’exploitation forestière.

Bien que les forêts du Gabon soient souvent décrites comme relativement intactes et comme offrant un potentiel important pour la production durable de bois, il est clair que la foresterie industrielle dans le cadre de la politique actuelle menace leur intégrité et la diversité biologique du pays. Les niveaux de production sont déjà bien supérieurs aux estimations de production durable et il est prévu qu’ils continuent à augmenter. La contribution des revenus du secteur forestier au bien-être de la population du pays dans son ensemble et des gens vivant près des activités d’exploitation forestière est discutable. Les entités chargées de réguler l’exploitation forestière au Gabon sont le Ministère des eaux et forêts, qui est chargé de mettre en œuvre et de suivre la politique forestière, et la Société Nationale des Bois du Gabon (SNBG) (voir encadré page 46).

Le code forestier actuel du Gabon date de 1982. La législation a été conçue explicitement pour faciliter l’exploitation commerciale de la forêt et a encouragé la prépondérance des capitaux étrangers dans le secteur forestier.19 Mais la législation est incomplète et mal appliquée. Près de trois quarts des décrets prévus pour la loi de 1982 n’ont jamais été écrits. Les procédures et régulations gouvernant les plans d’aménagement des sociétés n’ont pas été définies. L’article 20 exige que les concessionnaires obtiennent autorisation du Ministère des eaux et forêts avant de commencer toute activité de foresterie mais les procédures pour obtenir une telle autorisation n’ont jamais été définies.20

La superficie totale occupée par les concessions a augmenté considérablement ces 40 dernières années. Alors qu’en 1957, moins de 10 % des forêts du Gabon (environ 2 millions d’hectares) étaient octroyés sous forme de concessions, en 1997, huit millions d’hectares étaient détenus sous forme de concessions21 et l’estimation pour 1999 est de 11,9 millions d’hectares.22 Au cours du temps, l’exploitation forestière s’est déplacée de la côte vers l’intérieur et la plupart des grandes concessions sont maintenant à l’intérieur du pays.

D’après le Ministère des eaux et forêts, la production annuelle durable est de 2 millions de m3. En 1996, les exportations s’élevaient en tout à 2,3 millions de m3 et à 2,7 millions en 1997.23 Il est probable que cette tendance se poursuivra, étant donné les impératifs nationaux et internationaux de diversification de l’économie pour échapper à la dépendance du pays vis-à-vis du pétrole.

Le contrôle du respect de la législation et le suivi des activités des sociétés sont médiocres, 24 en grande partie en raison du manque de moyens du Ministère des eaux et forêts. Seuls 40 % de ses agents sont nommés à des bureaux locaux chargés des opérations de terrain. En moyenne, un agent du ministère supervise 86 400 hectares de concessions forestières. Les agents manquent aussi de moyens de transport (dans plusieurs provinces, un seul véhicule est disponible pour plus de 240 000 hectares de concessions) et dans la province de l’Estuaire, autour de Libreville, 20 agents se partagent un seul véhicule.25 La majorité des sociétés d’exploitation forestière n’ont pas de plan d’aménagement. En 1999, sur plus de 200 sociétés forestières opérant au Gabon cinq seulement avaient programmé ou commencé à rédiger un plan d’aménagement. Le taux de transformation du bois est actuellement très faible avec 7 % seulement et les impôts ne sont pas complètement recouvrés par le gouvernement.26

Dans la zone côtière d’exploitation forestière qui est réservée aux ressortissants gabonais, l’exploitation forestière est souvent sous-traitée par des sociétés forestières étrangères. Cette pratique, connue sous le nom de « fermage », n’incite pas à gérer les forêts de façon durable car elle encourage la recherche de rente et sous-entend l’utilisation d’accords à court terme qui sont incertains. Les détenteurs de permis reçoivent d’importants loyers sans se sentir obligés d’investir dans leurs concessions. Les sociétés d’exploitation forestière n’y ont aucun intérêt non plus. De plus, le fermage représente une perte de revenu fiscal pour le gouvernement puisque le transfert des droits d’exploitation est mal régulé. Bien que la loi stipule que les permis d’exploitation sont strictement personnels (et donc non transférables), les décrets régulant les procédures d’approbation des compétences et la cession de droits d’exploitation n’ont jamais été écrits et la loi est donc interprétée de différentes manières.27 La loi stipule aussi les ressources minimums qu’une famille doit posséder pour obtenir un permis familial d’exploitation, mais le Ministère des eaux et forêts ne vérifie pas cette condition quand il accorde de tels permis. Comme ils n’ont pas les moyens suffisants pour exploiter leur terre, les villageois se tournent vers les grandes sociétés d’exploitation.28

Sous pression du FMI et de la Banque mondiale, un avant-projet d’une nouvelle loi forestière a été produit en 1998 grâce à un prêt de la Banque mondiale, 29 mais il n’a pas encore été approuvé par l’Assemblée. Son approbation pourrait être affectée par la perspective des élections législatives de 2001.

La nouvelle loi, telle qu’elle a été décrite par l’ONG américaine Global Forest Watch dans son étude récente de la politique forestière gabonaise et de sa mise en œuvre,30 a été conçue pour répondre à certains défauts techniques de la politique forestière actuelle et pour accroître la transformation de bois dans le pays. Les permis d’exploitation seront octroyés pour 20 à 40 ans dans le cadre d’un système d’appel d’offres public lié aux aptitudes techniques et financières des sociétés. La taille maximum d’un permis sera de 600 000 hectares, ce qui est considéré comme plus approprié que la limite actuelle de 200 000 hectares pour remplir les objectifs techniques de gestion durable de la forêt. Les plans de gestion devront être soumis et approuvés au cours des trois premières années. Il est aussi prévu de créer un Fonds National pour la Forêt pour entretenir les pratiques de gestion durable. La plus grande partie des forêts sera classée comme forêts de production et aires protégées. Certaines forêts deviendront des forêts rurales, réservées aux communautés rurales qui pourront tirer des revenus soit en les exploitant soit en les louant à des sociétés d’exploitation forestière.31

La nouvelle loi forestière encourage une plus grande industrialisation des forêts mais aborde peu la question de la prépondérance des capitaux étrangers dans l’industrie. Elle ne contient aucune disposition assurant que l’exploitation industrielle de la forêt contribuera à combattre la pauvreté si ce n’est par la prévision de contributions fiscales accrues. La nouvelle loi n’est pas très claire sur la façon dont elle va s’attaquer à la question de la faiblesse des moyens de la Direction des Forêts ou sur la façon dont elle va s’assurer que les activités d’exploitation sont correctement contrôlées et que la loi est appliquée. Si le système d’offres publiques suit le modèle créé au Cameroun, il privilégiera les aptitudes financières par rapport aux aptitudes techniques. Cela signifie que ceux qui sont les plus compétents d’un point de vue technique pour mettre en œuvre une gestion durable de la forêt dans une concession donnée ne seront pas forcément ceux à qui seront octroyés les concessions (voir section sur le Cameroun, page 13).


Grumes transportées par la rivière Ogooué vers Port Gentil

Production et commerce avec l’Union européenne

Le Gabon est le deuxième producteur de bois d’Afrique après le Cameroun et le plus important fournisseur mondial d’Okoumé. Ce dernier représentait 70 % des exportations de grumes en 1997.32 Soixante essences sont exploitées au Gabon mais l’Okoumé et, dans une moindre mesure, l’Ozigo, représentent le gros de la production. Ensemble ces deux essences représentent plus de 80 % de la production nationale de bois.33 Des estimations montrent que les réserves d’Okoumé du Gabon s’élèvent à 100 millions de m3, soit environ les trois quarts des réserves mondiales.34

La production totale de bois est passée d’environ 1,6 million de m3 en 199135 à 2,5 millions de m3 en 1996.36 En 1996, la production d’Okoumé s’est élevée à 1,9 million de m3. Ces montants sont bien plus élevés que les niveaux de production considérés comme durables par le Ministère des eaux et forêts : 2 millions de m3 au total dont 1,2 millions de m3 d’Okoumé.37

En 1997, les exportations sont passées à 2,7 millions de m3, dont 1,9 million de m3 d’Okoumé.38 Mais en raison de la crise économique asiatique et de la chute de la demande de grumes, les exportations sont redescendues à 1,7 million de m3 dont 1 million d’Okoumé.39 1999 a vu une nouvelle augmentation, avec un total de 2,3 millions de m3 exportés, dont 1,5 million m3 d’Okoumé.40

Jusqu’au milieu des années 1990, l’Europe et les pays du bassin méditerranéen (principalement la Turquie et le Maroc) étaient les principaux importateurs de bois gabonais. La France était le plus gros importateur de bois gabonais. Toutefois, depuis 1993, l’Asie est devenue progressivement la première destination du bois gabonais et la Chine a remplacé la France en tant que premier importateur.41 En 1992, 62 % des exportations de grumes gabonaises partaient vers l’Europe et 12 % vers l’Asie.42 En 1995, plus de 40 % des exportations totales étaient destinées à l’Asie, et principalement à la Chine, à l’Indonésie et à la Corée du Sud. L’année d’après, 51 % du bois gabonais était destiné à l’Asie, tandis que 38 % des exportations étaient destinées à l’Europe et aux pays du bassin méditerranéen.43 En 1998, l’Europe a repris de peu sa position d’importateur principal de bois gabonais, en grande partie à cause de la crise asiatique.44

En 1999, l’Asie est à nouveau devenue le plus grand marché d’exportation, la Chine représentant un total de 906 000 m3 de grumes dont 835 000 m3 d’Okoumé et d’Ozigo.45 La France était la deuxième destination de bois gabonais avec 521 000 m3 de grumes exportées, dont 373 000 m3 d’Okoumé et d’Ozigo.46

Aide financière internationale

En 1999 et jusqu’à nouvel ordre, l’AFD a suspendu le financement de tous les projets au Gabon, appuyant sa décision sur l’incapacité du Gabon à payer les intérêts de ses dettes.47 Auparavant, l’AFD avait fourni des financements pour permettre aux sociétés forestières françaises de produire des plans d’aménagement. Le projet ECOFAC financé par l’Union européenne continue ses activités dans la réserve de la Lopé.

Impacts environnementaux

Malgré les déclarations fréquentes de la durabilité potentielle du secteur forestier au Gabon, l’éco-système forestier est mal connu. Aucune évaluation systématique de l’impact de l’exploitation forestière sur les forêts gabonaises n’a été réalisée.48 Les chiffres de la production sont supérieurs aux niveaux de production annuelle durables estimés par le Ministère des eaux et forêts.49

L’exploitation forestière au Gabon est sélective (quelques arbres seulement sont abattus) mais pas durable. L’exploitation forestière cause en moyenne une perte de 10 % de la canopée et jusqu’à 50 % de la canopée peut être endommagée car plusieurs arbres sont d’habitude abîmés ou détruits lors de l’identification et de l’abattage des arbres exploités.50 On soutient que comme un nombre peu élevé d’Okoumés sont abattus, ils se régénèrent facilement. Cependant, des études récentes semblent indiquer que ce n’est pas le cas et que l’abattage des meilleurs arbres conduit à une détérioration de la qualité du bois.51 Le directeur de la SNBG a admis récemment que la disponibilité décroissante de grumes de bonne qualité dans les forêts du Gabon est l’une des raisons pour lesquelles la qualité des grumes d’Okoumé offertes sur le marché français s’est dégradée.52

La chasse illégale de viande de brousse, qui est facilitée par les activités d’exploitation forestière, a conduit à une diminution du nombre d’animaux dans l’ensemble de la région. Des études de terrain récentes réalisées par l’ONG gabonaise, CIAJE, ont conclu que, non seulement les sociétés d’exploitation forestière opérant au Gabon sont la cause directe et indirecte de l’augmentation de la chasse, mais elles sont aussi responsables de deux autres problèmes environnementaux : l’érosion du sol, surtout sur les pentes, et la pollution.53 Les produits chimiques utilisés pour traiter le bois polluent l’eau tandis que la destruction par le feu des grumes inutilisées accroît la quantité de particules de poussière dans l’air (voir encadré, pages 50-52)

L’exploitation forestière industrielle au Gabon est également caractérisée par le gaspillage. Les sociétés abattent souvent des arbres qui ne sont pas utilisés, des grumes sont brûlées et abandonnées le long des pistes forestières et dans les camps forestiers. Au cours de la récente mission sur le terrain du CIAJE, les chercheurs ont trouvé 77 grumes abandonnées le long d’un tronçon de route, dont 47 avaient été abandonnées par la société malaise, FOBO, et 30 par SHM (voir Interwood, page 59).54

Des concessions forestières ont été accordées dans la réserve de la Lopé, au centre du Gabon, où est mis en œuvre le projet de conservation ECOFAC.55 Couvrant 536 000 hectares, la réserve de la Lopé a été créée en 1946 et abrite un éventail d’espèces variées. Elle abrite aussi des sites historiques anciens indiquant une présence humaine datant de 350 000 ans.56 L’incohérence et les chevauchements de la législation font que l’exploitation forestière est légale selon une loi mais illégale selon l’autre. Ces contradictions juridiques, source de tension entre diverses parties, ont été résolues en juillet 2000 quand les sociétés forestières Leroy Gabon et Rougier ont renoncé à leurs droits d’exploitation dans le noyau dur de la réserve de la Lopé. En échange Leroy Gabon a reçu une forêt riche en Okoumé sur le flanc est, située en dehors de la réserve.57

Une autre région disputée a été la région d’Ipassa Mingouli près de Makokou. Identifiée comme site critique de protection en raison de sa grande diversité biologique et de son exceptionnelle beauté naturelle, la région a également partiellement été allouée en tant que concession forestière à Rougier qui a commencé à l’exploiter en 1994. Comme pour la réserve de la Lopé, la société a renoncé à ses droits sur une partie de la région et a signé, avec le gouvernement gabonais, « une convention pour déclarer le site connu sous le nom de chutes de Mingouli comme aire protégée » le 11 février 1998 (voir Rougier, page 60).58



Erosion causée par l'exploitation industrielle

Impacts Sociaux

La grande dépendance du Gabon vis-à-vis des sociétés étrangères et de l’exportation des ressources naturelles rend le pays vulnérable aux fluctuations de l’économie mondiale. Cela a été démontré par la crise économique asiatique en 1997-1998 qui a conduit à des licenciements au Gabon. Avant la crise, le nombre de personnes employées par le secteur forestier était en augmentation passant de 2 750 en 1992 à 6 000 en 1997. Selon la SNBG, les quotas réduits ont conduit à une réduction du travail de 65 %.59 Entre juillet et septembre 1998, Leroy Gabon a licencié 140 employés qui avaient été mis en chômage technique.60 Certains commentateurs pensent que la crise de 1998 pourrait avoir été maîtrisée par les grandes sociétés si le marché du bois avait été diversifié.61 La crise et la réduction de la force de travail ont conduit à l’abandon de certains villages forestiers, augmentant sans doute ainsi les pressions sur les villes.

Les populations locales n’ont pas de droits fonciers reconnus par la loi. Les sociétés n’ont donc aucune obligation envers elles. En raison des conflits qui découlent de cette situation, les sociétés ont tendance à s’installer aussi loin que possible des villages pour éviter les problèmes.62 Mais, malgré les distances, les villages et les sociétés ne peuvent s’ignorer complètement. Les activités d’exploitation forestière ont des impacts négatifs et positifs. Les sociétés européennes ont tendance à construire des écoles et des centres de santé pour les employés de la société et les villageois, mais ces infrastructures sont de qualité variable et certaines sociétés font des promesses qu’elles ne tiennent pas (voir encadré, pages 50-52).

Les conditions sociales pour les employés de beaucoup de sociétés d’exploitation forestière sont loin d’être parfaites. La nourriture est en général vendue à des prix très élevés, ce qui encourage les employés à se tourner vers la viande de brousse. Le niveau de logement des employés est variable et, dans certains camps, l’aération est insuffisante. Dans certaines zones d’exploitation, seuls les dirigeants les plus haut placés ont accès à l’eau courante. La majorité des employés sont dépendants des rivières qui sont éloignées et dont l’eau n’est pas toujours potable en raison de la pollution causée par les activités d’exploitation forestière. Peu de dispositions sont prises pour les activités de loisir, un problème dû à l’isolement des zones d’exploitation. 63

Les activités des sociétés forestières ont plusieurs impacts sur la santé. Les grumiers transportent souvent plus de 50 tonnes de bois, alors que ce volume n’est pas réglementaire. Les accidents de la route sont fréquents. En 1998, par exemple, une grume est tombée d’un grumier, tuant un villageois de Mibaka (près de Lastoursville). En 1996 un accident similaire, également près de Lastoursville, a tué quatre personnes et en a blessé beaucoup d’autres. La poussière générée par les activités d’exploitation forestière salit la lessive des villageois près des concessions, ce qui augmente considérablement les travaux des femmes et provoque des toux chez les enfants. Les services fournis par les centres de santé sont variables. En raison de l’isolement des camps forestiers, les employés ne peuvent pas se rendre facilement dans les villages ou dans les villes pour obtenir des services médicaux, ce qui exacerbe les déficiences des centres médicaux. Le centre de santé dans la zone d’exploitation de la Mboumi, près de Ndjole, par exemple, n’a pas de médicaments, même pas d’analgésiques de base tels que de l’aspirine, ni de moyens pour faire face aux accidents sur les installations de transformation.64

Les sociétés exploitant les forêts du Gabon

Il existe un manque d’informations transparentes sur les sociétés d’exploitation forestière opérant au Gabon,65 y compris : « Qui opère ? » et « Où ? », ce qui entrave les tentatives d’évaluation de leurs performances. Il est pratiquement impossible d’évaluer si ces sociétés contribuent au développement du pays ou si elles prennent seulement les ressources naturelles du pays sans rien laisser de positif et de durable derrière elles. La carte et les données sur les concessionnaires (voir page 38 et Annexe, page 69) sont tirées d’une carte officielle du ministère datant de 1997 qui n’est pas librement accessible et dont la précision est douteuse. Quand les chercheurs du groupe américain Global Forest Watch ont essayé d’obtenir des informations sur les sociétés, le gouvernement les a envoyés aux sociétés et les sociétés les ont renvoyés au gouvernement.66

On sait toutefois que les capitaux étrangers dominent le secteur forestier au Gabon. Les sociétés d’exploitation forestière asiatiques ont maintenant étendu leur présence au Gabon. Bordamur est détenu par la société malaise, Rimbunan Hijau, et a été décrite comme le plus grand concessionnaire du pays, avec plus d’un million d’hectares situés principalement dans le nord-ouest du pays.67 FOBO est une autre entreprise malaise importante. Mais les entreprises contrôlées par des capitaux européens restent encore des concessionnaires importants comme par exemple Rougier (700 000 hectares), CEB-Thanry (505 000 hectares), Leroy-Sonae (654 000 hectares), SHM-Interwood (estimé à 300,000 hectares) et Basso Timber Industries (450 000 hectares) (voir profil des sociétés).68