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Cameroun
Cadre politique, social et économique
CAMEROUN COUVRE une superficie de 475 000 km2 et a des frontières communes avec le Nigéria, le Tchad, la République Centrafricaine, le Congo, le Gabon et la Guinée Equatoriale. Le pays présente un mélange de plaines désertiques dans le nord, de montagnes dans les régions centrales et de forêts humides tropicales dans le sud et dans lest. La zone de forêt est estimée à 225 000 km2 dont 175 000 ont été identifiés par le gouvernement comme forêts de production.1
Le Cameroun était une colonie allemande de 1884 à 1916, puis le pays a été administré par la France (Cameroun oriental) et la Grande-Bretagne (Camerouns méridional et septentrional) jusquà son indépendance en 1960. Le Président Paul Biya est au pouvoir depuis 1982. Des élections pluripartites ont eu lieu pour la première fois en 1992 mais ces élections ont été décrites comme viciées par les partis dopposition et les observateurs étrangers.
La population du pays compte 14,7 millions dhabitants et est composée de nombreux groupes ethniques. Le PNB par habitant était de 650 dollars en 1997 et lespérance de vie est de 57 ans. La matière première principale du Cameroun pour lexportation est le pétrole, suivi du bois. Le pays est très endetté, principalement auprès de créanciers bilatéraux, dont les trois premiers sont la France, lAllemagne et lAutriche, mais aussi auprès de la Banque mondiale et du FMI.2 Le pays remplit les conditions pour bénéficier dun allègement de sa dette dans le cadre de linitiative pour les pays pauvres très fortement endettés (PPTE) (voir page 9).
Le pays a mauvaise réputation en matière de respect des droits de lhomme et la corruption règne à tous les niveaux y compris dans le secteur forestier (voir encadré page 14). Lorganisation non gouvernementale (ONG) internationale Transparency International (qui mesure la corruption au niveau du pays et non pas au niveau institutionnel ou des sociétés) a décrit le Cameroun comme le pays le plus corrompu au monde. Les sociétés qui travaillent au Cameroun (et leurs actionnaires) connaissent la réputation du Cameroun et savent quune entité ou un individu au sein de la société paye des pots-de-vin.3 Certaines sociétés soutiennent que si elles ne les payaient pas, elles devraient cesser leurs activités.
Lémergence de personnages politiques et militaires haut placés dans le secteur forestier à partir des années 1990 imite léconomie politique de lexploitation forestière du Sarawak en Malaisie, qui a été dévastatrice dun point de vue économique et social.4 La participation de tels personnages ne bénéficie pas au développement des capacités nationales de gestion de la forêt. Au contraire, elle semble introduire un niveau accru dengagement politique dans le secteur forestier, ce qui ne peut quentraver la mise en application de la loi et ralentir les progrès vers une plus grande transparence et une plus grande responsabilisation.
Au cours de la série dattributions des concessions de juillet 2000, trois unités forestières daménagement (UFA) ont été octroyées à Ingénierie Forestière, une société liée au fils du Président Paul Biya. Le secrétaire général de la défense possède une concession (UFA 10-029) qui est sous-traitée par la Société Forestière de Hazim (SFH), une société connue du gouvernement pour avoir exploité de façon illégale et à grande échelle dans la concession voisine (UFA 10-030) et ailleurs. Au cours dune controverse récente, six concessions (UFA) étaient supposées avoir été annulées en raison dirrégularités, mais trois des concessionnaires ont conservé leurs droits dexploitation. Tous les trois étaient des généraux de larmée camerounaise.
« La chèvre broute où elle est attachée »Propos sur la gestion néo-patrimoniale du secteur forestier au CamerounPar Samuel Nguiffo, CED Depuis quelques années, de nombreux rapports attestent de la fréquence et de limportance des pratiques illégales dans le secteur forestier au Cameroun. De sérieuses menaces pèsent du fait de cette situation sur les rapports entre lEtat et les bailleurs de fonds (notamment sur la poursuite harmonieuse du Programme dajustement structurel). Non seulement ceci contribue à ternir limage du Cameroun, mais pis, les différents programmes de coopération souffrent dun déficit de cohérence et de durabilité. Il faut dire que les sommes en jeu sont parfois immenses, tout comme le manque à gagner pour le trésor public. Dans un contexte où la seule justification de lexploitation industrielle du bois est sa rentabilité économique pour lEtat, il y a lieu de sinterroger sur les raisons de la persistance de ces pratiques, et sur limpunité qui les entoure. Jusquici, les activités illégales dans le secteur forestier ont été assez souvent perçues comme des faits isolés. Lobjectif de ce texte est de présenter la logique de fonctionnement du « système » qui permet le développement dactivités illégales dans le secteur forestier, et qui explique leur résistance aux solutions jusquici proposées par ladministration et les bailleurs de fonds. Sinspirant des travaux de Max Weber, le schéma théorique de lEtat néo-patrimonial développé par le Professeur Jean-François Médard propose une grille de lecture du fonctionnement de lEtat en Afrique, et du rapport des dirigeants aux ressources de lEtat. Selon le Professeur Médard, lEtat néo-patrimonial est caractérisé par un dosage des éléments suivants : 1. La personnalisation du pouvoir, qui « irrigue lensemble de lappareil de lEtat de haut en bas. Chaque titulaire dune parcelle dautorité se lapproprie et la gère comme un bien propre [ ]. A tous les niveaux, cest la logique du patronage et du clientélisme qui prédomine ». Elle saccompagne dune atrophie institutionnelle de lEtat qui, dans lexemple qui nous concerne, pourrait expliquer la faiblesse des moyens de contrôle (matériels et humains) de ladministration forestière. 2. Le règne de larbitraire, dont ladministration est inapte à limiter lexpression. Le comportement des dépositaires de lautorité de lEtat nétant canalisé par aucune norme, ces derniers peuvent laisser libre cours à leurs caprices, notamment en rackettant les éventuels rebelles aux respect des règles du « système ». Il est important de mentionner que le droit, censé prévenir les activités illégales, organise assez souvent la corruption. Ainsi par exemple, il est curieux de constater que ladministration des forêts jouit du pouvoir dopérer avec les contrevenants à la législation forestière une transaction qui éteint laction contentieuse. Cette disposition de la loi constitue une incitation à la corruption. Le juge devrait avoir une compétence obligatoire en cette matière. 3. La confusion du public et du privé, qui est la clé de voûte du système néo-patrimonial. Dans ce système, « toute lautorité gouvernementale et les droits économiques correspondant tendent à être traités comme des avantages économiques privativement appropriés ».1 Il existe une dialectique entre laccumulation et le pouvoir, et Jean-François Médard dindiquer, « Rechercher le pouvoir, cest aussi rechercher la richesse, et rechercher la richesse, cest rechercher le pouvoir, puisque lun mène à lautre et réciproquement ».2 Cest ce qui explique la forte représentation des élites, locales ou nationales, dans lindustrie forestière, perçue comme un moyen à la fois de jouir des retombées de statut politico-administratif, et de collecter les ressources financières indispensables à son maintien ou à son amélioration. Cest ainsi que les fonctions administratives « sont distribuées aux proches et aux clients comme des prébendes, afin de leur permettre dassurer leur propre existence, tout en extrayant le surplus pour le roi ».3 Un adage camerounais exprime bien cette situation, en énonçant : « la chèvre broute où elle est attachée ». La gestion du secteur forestier au Cameroun confirme bien cette dérive patrimoniale de lEtat. La forêt est mise à contribution dans lentreprise daccumulation privée de nombreux détenteurs dune parcelle de pouvoir. Et la répartition du « gâteau forestier » respecte léchelle des pouvoirs. La pression sur la forêt sest accentuée avec le tarissement des autres sources daccumulation, au début de lajustement structurel. Il existe deux canaux principaux daccès aux bénéfices patrimoniaux de la forêt : § un canal direct, par la conversion dune position de pouvoir en titre dexploitation (légal ou de fait) ou en monnayant des services rentrant dans le cadre de ses attributions normales (octroi de titres, mais aussi contrôle de lexploitation) § un canal indirect, en usant de pressions sur les décideurs politiques et administratifs pour obtenir deux des décisions favorables quils nauraient autrement pas prises. Cest la mise en uvre de ces stratégies croisées denrichissement qui a permis la naissance dun système de corruption autour de la forêt au Cameroun. La gestion des agréments, des attributions de titres dexploitation forestière, du contrôle des activités forestières, et de la gestion des redevances forestières est fortement influencée par ce système. A la lecture de la liste des agréés à la profession forestière au Cameroun, il est aisé de relever des noms dindividus ne remplissant pas les conditions légales de « connaissances techniques avérées » en cette matière. De même, lattribution des titres dexploitation forestière donne généralement lieu à des irrégularités qui, en raison de leur gravité et de leur fréquence, ne peuvent être expliquées autrement que par lexistence de pressions irrésistibles ou de dincitations financières confortables. Un rapport de la Banque mondiale dresse un état de la pratique : « Enfin, le gouvernement a commencé la mise aux enchères des droits de coupe, mais pour les ventes de coupe, et particulièrement lors de lallocation des concessions en octobre 1997, les critères dallocation spécifiés nont pas été entièrement respectés [ ]. Les concessions nont été octroyées au plus offrant que dans 10 cas sur 25 [ ]. Dans certains cas, les attributions étaient sous-tendues par des motifs politiques ».4 Une autre stratégie daccès à la ressource forestière consiste en loctroi de titres dexploitation de petites tailles (autorisations de récupération de bois, permis de coupe), qui servent de prétexte à lextraction de volumes illimités de bois. Et un rapport conjoint MINEF/Banque mondiale constate que « les exploitations illicites sont connues de façon notoire dans les centres urbains et néchappent pas aux agents de ladministration qui y sont stationnés ».5 Le contrôle des activités dexploitation néchappe pas à cette règle. Une étude récente réalisée dans la province forestière de lEst indique que 21 % des procès verbaux dressés par des fonctionnaires de ladministration des forêts pour activités illégales dans le secteur forestier véreux étaient « arrêtés sur intervention dune haute personnalité ».6 La loi est ainsi mise à contribution dans la dérive néo-patrimoniale du secteur forestier. Deux exemples suffisent à lillustrer : § la possibilité de transiger reconnue par la loi aux agents de ladministration des forêts, qui constitue une porte ouverte aux pratiques de corruption. Il aurait été souhaitable dobliger ladministration à transmettre les dossiers au juge. § Le statut de deniers publics reconnus aux redevances forestières, qui ne les protège pas assez contre les malversations de certains fonctionnaires locaux. Les populations bénéficiaires nont en effet pas qualité pour intenter une action contre les détournements de fonds publics. La transparence dans la gestion du secteur forestier au Cameroun, condition incontournable dans la promotion de la durabilité sociale et écologique de la gestion du secteur forestier, ne pourra être atteinte quen sattaquant au système néo-patrimonial, ce quaucune initiative en cours en semble envisager pour le moment. |
Politique forestière et mise en uvre
Lindustrie forestière au Cameroun est lun des quelques secteurs de léconomie formelle qui sont restés rentables ces dernières années. Mais la corruption à tous les niveaux du gouvernement et les mauvaises pratiques, ou les pratiques illégales, dans le secteur privé lont empêché de contribuer de façon significative au développement du pays et au bien-être de sa population. En conséquence, les forêts qui sont exploitées actuellement, ainsi que les populations qui en dépendent, y compris les employés locaux, les villageois et les peuples autochtones, sont pris dans une descente en spirale. Un atelier tenu en février 2000 a conclu que lexploitation industrielle des forêts du pays contribuait de façon minimale à la réduction de la pauvreté et que les contributions du secteur aux revenus du pays étaient bien inférieures à ce quelles pourraient être en raison dun niveau insuffisant de contrôle et de suivi de lexploitation forestière.5 Les sociétés forestières commencent maintenant à se diversifier en créant des plantations, ce qui tend à indiquer quà lavenir elles envisagent de tirer leurs revenus de la transformation de la forêt plutôt que de sa gestion durable.
Suite à de graves critiques de la politique forestière du Cameroun, la Banque mondiale a aidé le gouvernement à préparer une nouvelle loi forestière, qui a été promulguée en 1994. La longue phase de transition avant sa mise en application (cinq ans) a conduit à une certaine confusion et, en conséquence, le statut juridique actuel de certaines concessions est difficile à établir.6 La Banque mondiale a exigé que le gouvernement annule tous les contrats de concessions octroyés contrairement à la loi de 1994, tels que ceux détenus par les Français Coron et Thanry (voir Partie III Profils de sociétés) octroyés par décret présidentiel, mais peu de progrès ont été réalisés.
Le Ministère de lenvironnement et des forêts, connu sous le nom de MINEF, est le ministère chargé du secteur. La loi forestière de 1994, qui est essentiellement un cadre pour lindustrialisation, divise les forêts en en deux domaines : lun permanent, lautre non permanent. Les forêts du domaine permanent sont constituées des forêts dEtat et des forêts communales. La loi prévoit six types de permis dexploitation :7
Les ventes de coupes ne sont plus délivrées. Elles ne devaient pas excéder 2 500 hectares et leur durée était limitée (Section 55).
Les permis dexploitation qui permettent lextraction dun maximum de 500m3 de bois (Section 56).
Les autorisations personnelles de coupe pour lextraction de moins de 30 m3 de bois à destination non commerciale (section 57).
Les conventions dexploitation (Concessions), qui peuvent comprendre au moins une unité forestière daménagement (UFA). La concession est réexaminée tous les trois ans et couvre un volume spécifié de bois (Section 46).
Lexploitation en régie par la vente de volume sur pied ou contrat dexploitation (Section 44).
Lautorisation de récupération.
Les permis de récupération ne sont pas des permis dexploitation normaux mais ils sont utilisés comme sils létaient. Ils sont dhabitude délivrés quand une forêt va être défrichée à des fins industrielles, telles que la création dune plantation de palmiers, pour lesquelles les arbres seraient détruits de toute façon. Les permis de récupération nexigent donc pas que les arbres en deçà dun certain diamètre ne soient pas utilisés ou que soit réalisé un inventaire forestier. Comme on peut sy attendre, ils sont la porte ouverte à de nombreux abus. Le potentiel quils présentent pourrait être une raison de leur attribution inappropriée.
Parmi ces six types de permis dexploitation, les UFA sont les seuls qui exigent la production dun plan daménagement et qui sont octroyés par un processus dappel doffres. Ce processus met laccent sur le prix de loffre au dépend de sa qualité technique avec une division 70 / 30 dans limportance respective accordée à ces deux composantes. Les représentants de lindustrie se sont plaints que le processus les encourage à proposer un prix trop élevé pour les concessions qui les intéressent. Sils obtiennent la concession, ils se sentent invariablement obligés de récupérer leur mise plus rapidement quils ne lauraient fait autrement. Lexploitation illégale est la solution de facilité. Les sociétés intéressées par la durabilité sont tout simplement exclues du secteur. La pression exercé par les créanciers pour que les règles établies par la loi, et son esprit, soient respectées lors de lattribution des UFA pourrait être lun des moteurs de laugmentation des superficies attribuées en ventes de coupe qui ne demandent pas de plan daménagement et dans lesquelles lexploitation peut être sous-traitée, éventuellement aux sociétés mêmes qui exploitent les UFA.
Grumes dans le port de Douala, Cameroun
La surface totale de forêt exploitée sous ventes de coupe a augmenté ces dernières années. Les surfaces octroyées en vente de coupe ne peuvent légalement pas dépasser 2 500 hectares et/ou un volume donné de grumes par an. Le permis peut être renouvelé deux fois. Toutefois, malgré ces restrictions lexploitation sous vente de coupe présente des avantages pour ceux qui souhaitent exploiter la forêt au maximum. Tout dabord, elles nexigent pas la production dun plan daménagement, comme le font les concessions (UFA). Ensuite, elles ne sont pas réservées aux ressortissants camerounais, comme le sont les permis dexploitation. Enfin, elles peuvent être sous-louées ce qui, comme la pratique du fermage au Gabon (voir page 46), réduit la responsabilité et la responsabilisation de lexploitant. Il semble courant que pour chaque titre de récupération ou vente de coupe, les sociétés forestières exploitent plus de cinq ou six fois la superficie légalement attribuée et ce faisant pénètrent dans dautres concessions (UFA). Les sociétés sont bien conscientes des insuffisances des contrôles. Le MINEF, lagence camerounaise chargée de contrôler la conformité avec la législation forestière, affirme quil na pas les moyens de faire le suivi des activités des sociétés dexploitation forestière. Les critiques disent cependant quil nen a pas la volonté politique.
La loi forestière de 1994 prévoit la création de forêts communautaires avec pour objectif doffrir aux communautés une plus grande autodétermination en matière de « développement » que ce que le modèle industriel dexploitation forestière permet. Cependant, les activités de lUnité au sein du MINEF ont été étouffées et pendant longtemps le traitement des demandes de permis de forêts communautaires a été lent. En théorie, lEtat devrait fournir des conseils techniques gratuits pour la création de forêts communautaires.8 En attendant, les superficies de forêt pour lesquelles des demandes étaient en instance ont été exploitées par des opérateurs à grande échelle et tout espoir de créer des unités de petite échelle a été anéanti. Même là où des forêts communautaires ont été établies, elles ont été exploitées de façon illégale par dautres.
Les contrôles et mesures visant à faire appliquer la loi sont peu concluants, les critiques affirmant quil y a peu de volonté politique au sommet pour sattaquer à lexploitation et à la commercialisation illégales du bois qui sont très répandues et caractérisent le secteur forestier camerounais. La corruption dans le secteur entrave fortement la mise en uvre de la loi. Que ce soit par manque de financement ou par manque de volonté, les ressources sont limitées. Dans la province de lEst où les sociétés dexploitation forestière basées en Europe sont prédominantes, il ny a en moyenne quun agent gouvernemental pour 20 000 hectares de concession.
La tâche du « chef de poste » est de contrôler ce qui se passe dans la forêt et de signaler toute infraction à la loi de façon régulière. Peu de ressources sont mises à la disposition de ces fonctionnaires pour faire leur travail : ils ont peut-être une moto mais pas de carburant ni dautre ressource. Même si un chef de poste fournit des rapports sur les infractions, il est probable quil naura jamais décho sur les résultats, alors que le chef de poste est censé recevoir une part des contraventions perçues suite à un procès-verbal. Il nexiste donc aucune motivation pour que le système de contrôle fonctionne même sur le terrain. Beaucoup de ces procès-verbaux disparaissent au sein du MINEF soit en échange de pots-de-vin payés au personnel du ministère ou plus haut, soit les procès-verbaux sont gardés dans un dossier qui servira aux fonctionnaires pour extorquer de largent aux sociétés qui devraient sinon payer une contravention. Mais le chef de poste ne reçoit aucune rémunération pour avoir fait son travail et ni aucun signe dencouragement de ses collègues. Cela laisse ceux qui tiennent à voir des améliorations dans les pratiques forestières dans une situation risquée, dans des villes où les sociétés forestières peuvent être le principal employeur. Ils sont vulnérables aux menaces de violence ou ouverts aux pots-de-vin étant donné labsence dautres sources de revenu.
Le MINEF a indiqué quil souhaitait prendre des mesures contre les sociétés qui agissaient de façon illégale en dressant des procès-verbaux et en les excluant des appels doffres pour lattribution des UFA. Ces mesures sont cependant inefficaces et ne représentent quun geste pour la forme : les amendes sont relativement peu élevées et, souvent, les sociétés exclues des appels doffres, ne sont pas intéressées par les UFA soumises à lappel doffres en question.
Lillégalité est lun des facteurs de labsence de durabilité du secteur forestier. La loi de 1994 a conduit à la suppression progressive des exportations de grumes à partir de 1999 afin de promouvoir leur transformation sur le territoire camerounais et accroître ainsi les revenus du pays. Cette évolution potentiellement positive est sapée par deux facteurs. Dabord, lessence la plus exportée, lAyous, peut encore être exportée sous forme de grumes, bien quen payant des droits de douane supérieurs.9 Ensuite, grâce à la législation, les sociétés ont investi dans les équipements de transformation en aval mais de nombreux éléments portent à croire quil existe maintenant une surcapacité qui encourage la demande de grumes. Les niveaux de production sont considérablement plus élevés que les estimations officielles des niveaux durables de production (voir Production et le commerce avec lUE, page 17).10 Cela accroît la pression sur la forêt et il existe des indices certains que la production supplémentaire provient en partie de lexploitation illégale en dehors des concessions de certaines sociétés. Daucuns ont prédit que si lexploitation forestière se poursuit à ce rythme, le bois commercial aura disparu des forêts du Cameroun dans les 15 prochaines années.
Linterdiction faite par la loi aux sociétés de mener elles-mêmes des inventaires rend encore plus difficile le renforcement des capacités de gestion durable de la forêt. Les sociétés doivent passer par des sociétés agréées, telles que lOffice national de développement des forêts (ONADEF), qui est lié aux fonctionnaires du MINEF. LONADEF a mené en trois jours seulement des études socio-économiques couvrant 30 villages dans la région de Lomié, 2 jours ayant été consacrés au déplacement aller-retour de Yaoundé. LONADEF a fourni les documents officiels pour 10 à 15 concessions (UFA). La loi et les activités de certaines sociétés agréées pourraient être lune des raisons principales pour lesquelles une société privée compétente dans le domaine des plans daménagement/inventaires na pas vu le jour. Les sociétés dexploitation forestières sont cependant complices de cet état de fait. Elles acceptent les inventaires et obtiennent leur permis apparemment sans poser beaucoup de questions et sans se plaindre du système.
En plus de leurs activités dans leurs propres concessions, les sociétés européennes travaillent de plus en plus en tant que sous-traitants dans des concessions octroyées à des ressortissants camerounais ou achètent du bois à ces mêmes concessionnaires camerounais. De plus, un certain nombre de sociétés européennes ne détiennent plus elles-mêmes de concessions, en partie en raison du système dappel doffres (voir page 15) mais elles ont des équipements de transformation en aval et agissent en tant que sous-traitants de concessionnaires. Ces sociétés possèdent encore les bulldozers et contrôlent les activités au jour le jour de lexploitation mais on ne sait pas très bien dans quelle mesure elles sont prêtes ou capables de mettre en pratique la gestion durable de la forêt dans ce cadre, même si elles étaient prêtes à le faire dans leurs propres concessions.
Les taxes forestières au Cameroun sont généralement peu élevées. La taxe dabattage est de 2,5 % de la valeur de la production tandis que la redevance de superficie est denviron 5-10 % de la valeur de la production. Quand elle exploite une zone de forêt pour la première fois, une société peut falsifier sa déclaration fiscale pour dissimuler toute exploitation illégale. La société ETD opérant dans lUFA 10-047, par exemple, a exploité une zone de 12 300 hectares au lieu des 2 500 hectares autorisés par la loi. La perte totale de revenus, calculée par rapport à la surface exploitée et à la quantité estimée de bois récolté, pourrait être de plus de 2 milliards de francs CFA (2,6 millions de dollars). Etant donné la fréquence de lexploitation illégale, le secteur forestier ne contribue pas autant quil le devrait à léconomie du pays.
La production et le commerce avec lUnion européenne
Le négoce européen du bois et les consommateurs européens sont actuellement les principaux bénéficiaires de lexploitation forestière au Cameroun. Lexploitation illégale, la transformation et lexportation de grumes abattues illégalement nécessitent dimportantes opérations industrielles pour déplacer des centaines de milliers de mètres cube de bois. Dans les principales régions dexploitation forestière de lest du Cameroun, il a été suggéré que 50 % des grumes étaient produites de façon illégale.11
La plupart des grosses unités de transformation se soucient peu de la provenance du bois quelles transforment. En fait, il est probable que la surcapacité de transformation dans le pays encourage lexploitation illégale. Les estimations officielles du gouvernement indiquent que les niveaux de production durable de grumes sont denviron 3,5 millions de m3 par an,12 bien que ce chiffre soit critiqué comme étant surestimé par rapport au niveau dexploitation actuellement en place. La production actuelle de grumes est estimée entre 4,5 millions de m3 et 5,1 millions de m3.13
La plus grande partie de la production de bois du Cameroun arrive sur les côtes dEurope. Daprès les chiffres de la société de contrôle suisse SGS, en 1998, lUnion européenne représentait plus de 61 % des exportations de grumes, lItalie et la France étant les deux destinataires principaux avec 230 687 m3 et 207 347 m3 respectivement.14 Bien que la Chine ait été le principal destinataire des exportations en 1997, elle est redescendue en troisième position en 1998 (184 535 m3), suivie de lEspagne (152 276 m3) et du Portugal (146 845 m3). LAllemagne a reçu 72 018 m3, les Pays-Bas ont reçu 53 499 m3 et le Royaume-Uni 52 700 m3.15 Comme il nexiste pas de moyen de vérifier qui détient les grumes tout au long de leur cheminement, aucun négociant en bois en Europe ne peut déclarer avec certitude que les grumes ou le bois en provenance du Cameroun dans son dépôt proviennent de sources légales. En conséquence, lONG environnementale Greenpeace a bloqué les bateaux amenant du bois camerounais vers lEurope.16
Aide financière internationale
LUnion européenne et un certain nombre de pays membres ont des programmes au Cameroun. Ces programmes sont aussi bien des projets de terrain pour la conservation et le développement durable, que des fonds de stabilisation des revenus liés aux prix des matières premières ou le financement de subventions pour des projets spécifiques. Le programme de conservation et dutilisation rationnelle de la forêt, ECOFAC, financé par lUnion européenne a un projet dans la réserve de Dja. Des pressions extérieures directes se font sentir pour réformer le secteur forestier à travers un programme de renforcement des capacités du MINEF de façon à ce quil puisse mener son rôle de contrôle et à travers la mise en place dun Observateur indépendant du secteur forestier pour essayer de maîtriser la corruption. Ce projet pourrait être une avancée importante vers une plus grande transparence et responsabilisation des sociétés dans le secteur. La Banque mondiale a menacé darrêter de financer limportante dette étrangère du Cameroun si la loi forestière de 1994 nétait pas respectée.17
On note déjà des signes de changement : lUnion européenne a exercé une pression importante pour obliger le Président Biya à retirer lordre de rejeter et dinterdire la création, au sein du gouvernement, dune unité de foresterie communautaire. De plus, plusieurs fonctionnaires haut placés dans le Ministère des forêts, ont été remplacés.18 Toutefois, de tels changements ont été sapés par loctroi dautres permis dexploitation dans des zones de création potentielle de forêts communautaires avant même que les populations aient eu loccasion de gérer leurs propres ressources en conformité avec la loi.
Impacts environnementaux
Lexploitation non durable sest traduite par le déplacement des sociétés forestières de plus en plus loin dans la forêt primaire, au fur et à mesure que les concessions sont épuisées, et au fil du temps les activités dabattage se sont déplacées de la côte vers lest. Pour abattre seulement les meilleurs arbres de quelques essences de grande valeur, les sociétés tracent des routes sur de vastes zones de forêt inaccessible auparavant. Cela facilite ainsi lafflux de populations à la recherche demplois et ouvre la forêt à dautres activités telles que la chasse commerciale de gibier et au défrichement à des fins agricoles. Lindustrie forestière a facilité directement et indirectement une augmentation importante de la chasse commerciale et la faune a été décimée dans beaucoup de régions. Les activités dexploitation forestière menacent la réserve de Dja tandis que des concessions ont été octroyées à lintérieur de la réserve de Campo (voir Carte des concessions, page 34).
Les activités d'exploitation de la CFC induisent le blocage des rivières et la création de mares d'eau stagnante qui ne peut pas être utilisée comme eau potable et qui est néfaste aux poissons et au plancton
Impacts sociaux
La fourniture de services sociaux tels que les cliniques et les écoles dans les concessions forestières ne font pas nécessairement partie de laccord formel dexploitation, bien quen théorie les sociétés forestières payent une taxe locale qui contribue aux projets de développement local. On a noté cependant que « largent des sociétés forestières se concrétise rarement dans la localité où se déroulent les activités dabattage. »19 De plus, des individus clés sapproprient « les cadeaux » promis aux villageois.20 Labsence de choix réel dans les options de développement est peut-être la raison pour laquelle, en réalité, certaines personnes qui dépendent de la forêt pour vivre préfèrent les activités illégales, dans lespoir de recevoir directement au moins un peu dargent liquide par opposition aux royalties qui sont collectées officiellement auprès des sociétés forestières exploitant légalement et dont il est peu probable quelles soient distribuées à ceux à qui elles sont destinées.21 Une mission de terrain menée en avril 2000 dans la province de lEst a révélé un certain nombre dimpacts sociaux et environnementaux résultant des activités dexploitation forestière (voir encadré page 19).
Il a été presque impossible aux Pygmées dadapter leur mode de vie traditionnel très proche de la nature à léconomie de marché qui a largement pénétré les forêts du Cameroun. Ce sont souvent eux qui capturent la viande de brousse pour les commerçants qui suivent les routes forestières et eux aussi qui trouvent les arbres exploitables pour les exploitants forestiers, accélérant ainsi la fin de leur mode de vie traditionnel et la perte de la richesse de leur connaissance des produits de la forêt et de la nature.22, 23 Les projets dans les régions où les Pygmées sont encore semi-nomades, tel que le projet API financé par le gouvernement français à Dimako, cherchent à sédentariser les groupes de Pygmées.24
Les populations locales, les ONG et les fonctionnaires peuvent subir des intimidations sévères de la part des employés des sociétés, si les activités de ces dernières sont remises en cause. De plus, les sociétés dexploitation forestière, sensibles aux critiques et souvent le principal employeur de la ville, sont bien placées pour encourager la transmission dinformation, par exemple sur les étrangers arrivés récemment et les déplacements des individus se préoccupant de lapplication de la loi. Les intimidations peuvent aussi porter sur les ONG locales et internationales et dautres groupes communautaires.
Les sociétés exploitant les forêts du Cameroun
Les sociétés européennes ont dominé lindustrie du bois au Cameroun depuis ses débuts il y a plusieurs décennies. La situation reste en grande partie inchangée avec quelques exceptions notables telle que la vente annoncée des intérêts de Thanry (voir page 63) à un groupe basé en Chine, Vicwood International ; les activités de Société Forestière de Hazim (SFH) et les activités de courte durée de la société malaise Rimbunan Hijau, à la fin des années 1990. La plupart des UFA ainsi que des autres types dexploitation, des unités de transformation et des infrastructures de transport sont détenues par des sociétés européennes. Les produits de lindustrie se retrouvent en grande partie en Europe.
Même quand les concessions sont détenues par des ressortissants camerounais, les sociétés européennes sous-traitent fréquemment lextraction du bois. Les mêmes sociétés sous-traitantes achètent aussi souvent le bois pour la transformation ou pour lexportation.
Voir carte page 34 et annexe page 69 pour plus dinformations sur les concessionnaires forestiers au Cameroun.
